1. Comment vous est venue l’idée d’aborder le thème de la guerre?
Les premières images me sont apparues alors que je participais, en 2004, au Festival international du film d’animation de Zagreb, en Croatie. Ce pays de l’ex-Yougoslavie portait encore des cicatrices de la guerre qui avait fait rage dans les années 1990. Le voyage m’a inspiré un film présentant le corps féminin – une femme blessée, une « femme-ruine » – comme un champ de bataille. J’avais le sentiment d’avoir trouvé un sujet.
Les premières images me sont apparues alors que je participais, en 2004, au Festival international du film d’animation de Zagreb, en Croatie. Ce pays de l’ex-Yougoslavie portait encore des cicatrices de la guerre qui avait fait rage dans les années 1990. Le voyage m’a inspiré un film présentant le corps féminin – une femme blessée, une « femme-ruine » – comme un champ de bataille. J’avais le sentiment d’avoir trouvé un sujet.
Puis une nuit, dans un sommeil éveillé, les draps de mon lit m’ont enveloppée comme un voile noir. Je sentis mes paupières devenir casques de soldat. Le ventilateur du plafond s’est changé en hélice d’hélicoptère. Ma chambre s’est transformée en un champ de bataille. Beaucoup de mes films sont nés à partir de visions et de rêves.
2. Avez-vous cherché à vous documenter sur le phénomène de la guerre et la religion?
Mon film est une évocation de la guerre, j’ai senti le besoin de m’alimenter tout au long du film. Je me suis surtout inspirée des gestes et rituels de la prière musulmane et universelle pour qu’ils appartiennent aux mains de la jeune femme. Peu à peu la séquence de la guerre s’est construite. Les doigts de la femme en prière sont devenus soldats. Ils meurent au combat dans les mains jointes de la femme voilée.
3. Dans Robe de guerre, vous vous concentrez sur une figure féminine forte avec une intensité qui rappelle Le chapeau. Voyez-vous des ressemblances entre ces deux personnages?
Dans les deux films, ces femmes ont subi une blessure qui mène à l’autodestruction. La danseuse du Chapeau est victime d’inceste, la femme voilée pleure son enfant mort dans ses bras. Il y a toutefois une différence dans le fait que la femme de Robe de guerre n’ouvre jamais les yeux. Elle prie. La guerre se déroule en elle, dans son corps et son cœur. Je vois Robe de guerre comme un film sur l’extase, le deuil, le lavage de cerveau, le désespoir, la terreur et la détresse. En se faisant martyre, cette femme devient l’égale de l’homme en explosant. On lui promet une vie meilleure, puisqu’elle n’a pas de vie.
Le film me permet de renouer avec la notion de costume. Dans Le chapeau, je me servais d’un chapeau pour masquer le visage masculin. La nudité de la danseuse y était aussi présentée comme un costume de scène. Le tchador, dans mon dernier film, cache tout le corps de la femme, sauf son visage et ses mains. Les bâtons de dynamite autour du corps de mon personnage ont l’apparence d’un corset. C’est lorsqu’elle se suicide que cette femme se dévoile.
Robes of War, le titre du film en anglais, fait référence à un costume ornemental religieux des macchabées dans la bible hébraïque et l'Histoire sainte. C’est aussi une tunique utilisée pour les rituels : un juge revêt une robe noire, un prêtre la chasuble, un condamné à mort une cagoule.
4. Accordéon, que vous avez réalisé, entre les deux, était un film proche de l’abstraction et aux personnages plus effacés.
Les personnages sont souvent cachés dans des boîtes d’ordinateur. Les pulsions amoureuses passent essentiellement à travers les fils des réseaux informatiques. C’est un film sur l’incommunicabilité, plus mystérieux – il a aussi été qualifié de radical. Avec Robe de guerre, je renoue cette fois avec une intention plus narrative.
5. Dans vos deux films précédents, vous dessiniez des traits sur fond clair. Dans Robe de guerre, vous travaillez davantage la surface en la couvrant d’encre noire. Cette couleur a ici une présence forte, oppressante. Cela relève-t-il d’une décision consciente?
L’esthétisme graphique s’est imposé rapidement. La femme est habillée de guerre. Elle est la guerre. Elle est revêtue d’un tchador noir des pieds à la tête. Le drame est centré sur elle et autour de son voile noir. Le noir est toujours présent et en métamorphose constante. Au début, il est la nuit, il devient voile, tchador, goutte de sang, armée de femmes voilées et char d’assaut. À la fin, il voile l’écran pour exprimer la destruction, le néant et les ténèbres.
6. La musique a un aspect étonnant. Cette pièce à l’orgue, d’ailleurs enregistrée dans une église, reflète un héritage chrétien plutôt que musulman. Sans compter que vous évoquez, à un moment donné, la pietà, un thème biblique.
Le choix musical révèle clairement mon point de vue de femme occidentale avec une éducation chrétienne. J’ai été élevée dans un environnement très marqué par le catholicisme. Pensionnaire dans un couvent, je portais toujours un voile pour assister à la messe. Sur les murs de la chapelle, était accroché en évidence le chemin de croix sculpté en bas-relief des quatorze stations, dont la Piéta. Pendant les études du catéchisme, le soir, j’entendais une religieuse jouer de l’orgue. La vie était imprégnée de religiosité. J’étais impressionnée par le sort réservé aux « Saints Martyrs canadiens »
Le désir d’utiliser l’orgue dans mon film s’est manifesté assez tôt. J’ai été envoûtée par le son des grandes orgues de l’Oratoire Saint-Joseph dans la Symphonie du millénaire que Walter Boudreau a composée pour l’an 2000. J’ai toujours suivi la carrière de Walter, que j’ai connu dans les années 1960. Mon producteur et moi avons donc décidé de faire appel à son talent. Après avoir vu les animations préliminaires, il a dit : « J’entends une partita à l’orgue du début à la fin. » Il a marié sa musique avec mon animation. La musique de Walter est divine et grandiose. L’orgue romantique met l’accent sur la prière, le recueillement et la dévotion; il intensifie aussi la douleur, la terreur et les conséquences du geste que le personnage s’apprête à poser. L'orgue est un orchestre en soi : il sert de dialogue, comme au temps des films muets.
7. Pour conclure, nous aimerions aborder avec vous une facette moins connue de votre personnalité. On vous associe le plus souvent à un cinéma de la souffrance; pourtant, on trouve dans vos films un sens de l’extravagance et du bizarre pas très différent de celui des surréalistes. Est-il exact d’affirmer que vos films, qui nous plongent sans conteste dans la douleur, sont aussi portés par un humour noir?
Dans la séquence de Robe de guerre, qui montre la femme devenant un char d’assaut, un canon phallique érotique insolite s’élève vers le ciel et crie sa révolte avec de la fumée.
L’humour noir souligne l’absurdité et la cruauté de la guerre sans aucune censure. À la manière des surréalistes, pour la même séquence, j’ai procédé par automatisme psychique pur. J’ai d’abord dessiné la femme en prière. En l’animant, elle s’est multipliée, comme par magie, en plusieurs femmes voilées alignées comme une armée de soldats en uniforme. Puis les femmes en noir sont devenues de plus en plus petites. Elles se sont mises à tourner et à ma grande surprise, elles sont devenues chenilles, jambes à genoux de la femme char d’assaut. Un pansement est apparu et a recouvert ses blessures peu à peu dans l’action. C’est une femme blessée.