Imaginez un ange qui aurait conservé en mémoire toutes les images et les sons composant l’histoire d’une ville. Imaginez le défilé de ces visions émouvantes : les rues grouillantes encombrées de véhicules et de passants, l’activité du port, les enfants s’amusant dans les cours et les ruelles, les amoureux flânant et s’embrassant dans les parcs bucoliques... Rappelez-vous la voix de ceux dont les chansons ont bercé le passé : Charles Trenet, Raymond Lévesque, Dominique Michel, Paul Anka, Willie Lamothe... Laissez-vous entraîner par un boogie-woogie dansant d’Oscar Peterson... Ou envahir par le mystère de la Symphonie des psaumes d’Igor Stravinsky.
Cette ville, c’est Montréal. Cet ange dont la mémoire veille à la pérennité des images et des sons, c’est l’Office national du film du Canada et sa collection d’archives et de films. Ce captivant défilé audiovisuel, c’est La mémoire des anges, de Luc Bourdon, assemblage virtuose d’extraits tirés de 120 films essentiellement produits durant les années 1950 et 1960 par l’ONF.
Film unique, qui saura séduire les spectateurs de toutes les générations, La mémoire des anges est à la fois un voyage dans le temps, une visite dans les multiples recoins de Montréal, un hommage à la vitalité de cette ville et un moment intense offert aux amoureux du cinéma. On pense inévitablement aux Ailes du désir de Wim Wenders, dans lequel des anges survolaient Berlin et observaient ses habitants. Même sensation d’ubiquité, même souplesse du regard, même pénétrante présence au monde, succession de points de vues terriens et aériens qui nous permettent de voler autour de la Place Ville-Marie en construction, puis d’être soudainement au milieu des employés d’une usine de textile, ou encore parmi les pompiers au combat, tandis que le maestro Stravinsky dirige un orchestre, faisant jaillir une musique, prémonition du drame qui se joue ailleurs. Un pompier est mort. Le cortège funèbre s’ébranle solennellement le long du boulevard Saint-Laurent. Le Laudate Dominum du plus grand compositeur du 20e siècle s’élève pour lui rendre hommage.
Sans didactisme ni ostentation, sans le support du commentaire, le film se déploie telle une prodigieuse leçon d’histoire. Voici le Red light et ses effeuilleuses, voilà Jean Drapeau et sa verve proverbiale. Ici la jeune Elizabeth II saluant la foule enthousiaste, à Tex Lecor scandant « Aux armes Québécois! » Voici des enfants rêvant de gloire sur une patinoire extérieure, voilà René Lecavalier s’époumonant devant les exploits d’Henri Richard. Le marché de la place Jacques-Cartier, regorgeant de légumes frais, côtoie les magasins de grande surface du centre-ville pris d’assaut par les consommateurs quelques jours avant Noël. Tiens, à cette époque, le grand magasin Morgan’s occupait encore l’édifice de la rue Sainte-Catherine, où loge aujourd’hui La Baie.
D’une image à l’autre, on reconnaît parfois les films dont elle sont tirées : ce sont les frères Jones, sujets du Golden Gloves de Gilles Groulx, qu’on aperçoit courant sur la voie ferrée. Et cette église qu’on démolit, elle provient bien des Montréalistes, de Denys Arcand? Oui, mais ces superbes plans en couleurs d’édifices modernes sont tirés d’Albédo, de Jacques Leduc et Renée Roy. Et les images de la ravissante Geneviève Bujold, où les avons-nous déjà vues? Peut-être dans Le temps des amours, d’Hubert Aquin.
Le réalisateur Luc Bourdon et son monteur Michel Giroux ont assemblé et structuré ce matériel épars, cherchant à faire s’enchaîner les séquences avec fluidité et limpidité, misant sur la beauté sophistiquée des images en noir et blanc utilisées en contraste avec des plans aux couleurs éclatantes. La beauté singulière de Montréal est ainsi au cœur de La mémoire des anges, avec sa diversité, ses richesses architecturales et humaines, et bien sûr la grandeur de son site naturel.
Alors que l’ONF s’apprête à souffler ses 70 bougies, ce long métrage vient rappeler le talent des artisans attentifs et consciencieux qui ont braqué leurs caméras et leurs micros sur leur environnement. La mémoire des anges vient aussi montrer la fabuleuse capacité d’un artiste d’innover en modelant une matière plus ancienne. Comme les disc-jockeys et les vidéo-jockeys qui énergisent la scène de la musique actuelle et celle de l’art contemporain, Luc Bourdon s’abreuve à la source fertile du grand cinéma québécois pour reformater et recycler sons et images du passé, leur redonnant ainsi une texture nouvelle et surprenante. Vu sous cet angle, La mémoire des anges est une cure de jeunesse, un réagencement jubilatoire de l’espace et du temps, un grand réservoir d’images, où les inconnus, les citoyens ordinaires, ont droit à la même tendresse, à la même attention et au même regard respectueux que les célébrités : Armand Vaillancourt, Félix Leclerc, Monique Mercure, Alfred Desrochers...
Est-ce un poème? une fiction? un documentaire ou un essai? La mémoire des anges est à la fois tout cela, en plus d’être une expérience, dont on ressort joyeux et ému, attendri par le spectacle de la vie, comme si devant nos yeux incrédules s’était déroulé le film de milliers de vies, le film d’une histoire collective, une histoire à partager, à méditer et à chérir.