Quand il joint l’ONF en 1968, Co Hoedeman, spécialiste mondialement reconnu de l’animation de marionnettes, ajoute une couleur à l’arc-en-ciel de techniques pratiquées à l’Office. En arrivant au Canada, il amène en effet avec lui un savoir-faire développé aux Pays-Bas, où il est né, inaugurant une tradition qui culmine aujourd’hui avec Le nœud cravate (2008) de Jean-François Lévesque. C’est donc par la grande porte que l’animation de marionnettes fait son entrée à l’ONF.
Cependant, les réussites de Hoedeman ne doivent pas faire oublier que des précurseurs ont tenté, avant lui, de définir le film de marionnettes au Canada. On pense notamment à Jean-Paul Ladouceur (Sur le pont d’Avignon, 1951) et à Grant Munro (One Little Indian, 1954). Lauréat d’un Oscar en 1978 pour Le château de sable (1977), Co Hoedeman modernisera substantiellement la technique en accordant une importance particulière aux physionomies et à la personnalité des marionnettes. Il exercera de ce fait une influence durable sur les générations suivantes, dont l’ONF soutiendra le travail.
Ainsi, Pierre M. Trudeau s’est distingué en inventant un style singulier à l’aide de marionnettes de papier construction. Il s’est approprié ainsi l’esthétique des bricolages enfantins dans des films destinés à un public en bas âge : Enfantillage (1990) et Baroque’n Roll (1994). L’amusante comédie musicale Juke-Bar (1989), dans laquelle Martin Barry met en scène d’étonnants cafards aux physionomies recherchées, a ravi les publics de tout âge. Un jeune cinéaste, Patrick Bouchard, auteur d’une œuvre baroque aux couleurs de terre, d’argile et de glaise, a amené l’animation de marionnettes sur deux terrains adjacents, soit celui d’un hyperréalisme dru et oppressant (Dehors novembre, 2005), soit celui d’un surréalisme inquiétant (Les ramoneurs cérébraux, 2002).
L’éventail de films célèbres et de réalisateurs de renom qui ont signé des films de marionnettes à l’ONF est remarquable. Ainsi, après quelques collaborations avec l’Office, le Tchèque Bretislav Pojar – fidèle collaborateur de Jiri Trnka – a utilisé la technique qui l’a fait connaître avec L’heure des anges (1986), coréalisé avec Jacques Drouin. Et en 2007, Chris Lavis et Maciek Szczerbowski ont signé Madame Tutli-Putli, un film d’une époustouflante virtuosité, sorte de thriller métaphysique qui a pris d’assaut les festivals du monde entier et a remporté un nombre considérable de prix. En mariant les méthodes de tournage traditionnelles à l’intégration numérique, le duo a bousculé notre perception de l’animation de marionnettes.
Dans Le nœud cravate, une fable attachante et espiègle sur le monde du travail, Jean-François Lévesque redéfinit à son tour l’esthétique de l’animation de marionnettes. Il intègre des animations 2D dans des décors en volume, combinant les marionnettes aux dessins animés. Ce faisant, avec naturel et brio, il fait sienne une esthétique développée par Hoedeman. Grandement apprécié par le public, le film de Jean-François Lévesque est destiné à faire partie de ces œuvres qui touchent le cœur et l’esprit.
D’autres cinéastes comme Brian Duchscherer (L’homme volant de Balgonie, 1993), Pjotr Sapegin (Aria, 2001; À travers mes grosses lunettes, 2003) et Sjaak Meilink (Les échassiers, 2002) ont utilisé cette technique qui gagne sans cesse en popularité. Grâce à tous ces artisans, l’histoire de l’animation de marionnettes s’est enrichi de plusieurs belles pages. Et les quarante années de recherche, d’invention et d’innovation qui ont suivi l’arrivée de Co Hoedeman à l’ONF se poursuivent de plus belle.